[musique] Bonjour et bienvenue dans ce nouveau podcast de l'OIT sur l'avenir du travail, le premier de 2025. Comme nous sommes en janvier, nous allons parler des tendances de l'emploi pour l'année. Dans son dernier rapport, l'OIT estime que les tensions géopolitiques, les coûts croissants du changement climatique et les problèmes de dette non résolus mettent les marchés du travail sous tension. Autre conclusion, les salaires réels n'ont augmenté que dans certaines économies avancées et la plupart des pays se remettent parfois encore difficilement des effets de la pandémie
et surtout de l'inflation. Finalement, la participation au marché du travail diminue, en particulier chez les jeunes. Nous enregistrons ce podcast juste avant la réunion du Forum économique mondial de Davos qui, comme vous le savez, réunit tous les ans le gratin du monde économique, politique et des idées dans cette charmante station de ski suisse. Ça va être aussi pour nous une occasion aussi d'analyser ce qui peut être fait à l'international au niveau de ces grands dirigeants sur les questions de l'emploi, mais nous allons y revenir un peu plus tard.
Pour parler de tous ces sujets, nous avons avec nous aujourd'hui Ekkehard Ernst, qui est responsable de l'unité macroéconomique au sein du Département de recherches de l'OIT et auteur du rapport dont nous parlions sur les grandes tendances de l'emploi et des questions sociales. Ekkehard est un peu notre oracle en ce qui concerne toutes choses sur l'emploi. Bonjour, Ekkehard, et merci d'être avec nous aujourd'hui. Bonjour, Isabel. Merci de m'avoir invité. Rentrons dans le vif du sujet. Pourquoi la reprise du marché du travail s'essouffle-t-elle
un petit peu en 2025? D'abord, il faut dire que pour l'instant, on voit principalement une tendance stable. Le chômage global ne s'améliore pas, mais ne s'empire pas non plus, donc on a vraiment une tendance stable, principalement parce que la croissance économique globale aussi n'a pas vraiment vu ni une accélération ni une diminution. On voit vraiment une stagnation sur les tendances. En dessous de ces tendances globales, on voit quand même une grande hétérogénéité. Certains pays qui bénéficient énormément de cette reprise mondiale
après la pandémie et d'autres qui restent vraiment collés à un taux de chômage important, et surtout avec une qualité de travail qui ne s'améliore pas, notamment dans les pays à faible revenu. Ils n'ont pas réussi à surmonter l'obstacle de la pandémie et éventuellement des problèmes qu'ils avaient déjà. Curieusement, la pandémie a été très bien absorbée par la plupart des pays. Ce qu'il y a, c'est que dans beaucoup de pays, l'amélioration au-delà de la pandémie ne s'est pas présentée. Ce qu'on voit, c'est que depuis 2015, dans certains pays,
on n'a aucune amélioration ni en termes de pauvreté au travail ni en termes de formalité, ni en termes de chômage. Là, on voit vraiment que cet objectif de 2030 de réduire l'informalité, la pauvreté au travail ne va pas être atteint si on continue au même rythme. C'est d'ailleurs l'une des choses que vous soulignez dans le rapport de septembre 2024 que l'on est à 5 ans maintenant des objectifs de 2030 et qu'à moins que quelque chose se fasse
un petit peu plus urgemment, on ne va sûrement pas atteindre ces objectifs, n'est-ce pas? Oui, absolument. Surtout ce qu'on voit, c'est que tout ce qui est nécessaire pour justement améliorer encore les conditions de travail ne se présente pas. On voit que la productivité au travail diminue, continue à s'affaiblir et surtout dans beaucoup de pays à faible revenu, leur amélioration devrait normalement venir d'un changement structurel. C'est-à-dire que les gens, théoriquement, devraient sortir des secteurs
à faible productivité, notamment dans l'agriculture, pour intégrer l'industrie ou les secteurs services modernes. Ça, ça ne se fait plus. Le changement structurel est en train de se réduire. Dans certains pays même, on voit la tendance inverse, c'est que les gens retournent vers l'agriculture et donc vers des activités à faible productivité et avec des conditions de travail qui s'empirent. Justement, qu'est-ce qui explique un peu cette stagnation? Quels sont les principaux défis qu'on va voir pour cette année sur les marchés de l'emploi à niveau mondial?
L'incertitude économique reste prépondérante. C'est-à-dire qu'on a un investissement qui reste relativement faible, notamment dans ces pays-là. On a aussi la croissance économique qui souffre un peu, notamment de l'inflation et de la politique monétaire qui a été imposée ces dernières années. Beaucoup de pays, notamment à faible revenu, n'ont pas la capacité de justement accélérer leur croissance et accélérer justement leur intégration
dans l'économie internationale. L'une des choses que vous soulignez dans le rapport, c'est aussi un peu l'incertitude géopolitique, tous les jours amènent des nouvelles vraiment assez incroyables. J'imagine que ça, ça ajoute aussi à l'incertitude dont vous parlez. Absolument. Comme vous avez indiqué au départ, il y a l'incertitude géopolitique. Il y a aussi le changement climatique qui affecte énormément de pays, et puis la confluence de ces différents facteurs qui fait que la croissance ne s'accélère pas. Elle devrait être beaucoup plus forte pour justement combler aussi l'écart
qui a été creusé par la pandémie, et ça, ça ne se fait pas. C'est principalement les pays à faibles revenus qui souffrent le plus de cette incertitude. Parce que c'est très difficile de se projeter dans l'avenir, donc de faire des investissements, de créer de nouvelles entreprises, justement du fait de cette confluence de facteurs. Tout à fait. On parle aussi d'une situation dans le rapport qui est celui, particulier, du chômage des jeunes. Vous dites donc que le chômage des jeunes a évolué, reste un problème majeur. On peut aussi ajouter que le nombre de ceux
qui ne suivent pas d'études d'emploi ou de formation, les fameux NEET, comme on dit en anglais, augmentent tout particulièrement dans les pays à faible revenu. Comment se fait-il qu'en particulier le chômage des jeunes qui devrait être quand même le moteur du marché de l'emploi est dans cette situation? De prime abord, il faut dire que le chômage des jeunes, de toutes les manières, reste toujours plus important que pour les adultes. C'est une tendance globale qui n'est pas spécifiquement un problème pour certains pays. On parle aujourd'hui globalement
d'un chômage des jeunes de 12% au lieu de 5% pour le chômage total, donc plus que le double. Ensuite, il faut dire ce qu'il en est, c'est qu'il y a beaucoup de pays qui souffrent du fait qu'ils n'ont pas un système éducatif qui vraiment permet aux jeunes d'intégrer rapidement le marché du travail. Il y a beaucoup de jeunes qui vont avoir un premier travail, qui vont retourner à faire des études. Ils vont se retrouver pendant certaines périodes sans emploi et sans formation et donc ce problème se multiplie.
Plus vous accumulez des périodes de chômage et d'inactivité pendant votre jeunesse, plus vous avez du mal après à intégrer un marché de travail profond. Comme je disais, c'est que comme l'activité économique affaiblit pour ces pays-là, ça fait que ça renforce le problème pour les jeunes d'intégrer correctement le marché du travail. C'est un double problème, parce que plus on a les jeunes qui ne rentrent pas correctement sur le marché du travail, plus l'activité économique va s'affaiblir, moins les entreprises vont investir
parce que, de toute façon, les jeunes n'ont pas nécessairement les capacités pour intégrer leur entreprise. C'est ce cercle vicieux qui est en train de se créer et qui vraiment fait que notamment les pays à faible revenu vont souffrir et ne vont pas pouvoir se projeter vers l'avenir. Une des autres conclusions dont on parlait dans le rapport, dans justement les perspectives pour 2025, c'est le déficit mondial d'emplois qui est de 402 millions. Qu'est-ce que ça signifie et quelles sont les implications de ce chiffre?
Justement, notre écart d'emploi qu'on calcule, on essaie d'analyser l'ensemble de l'emploi qui manque. Ce n'est pas seulement le chômage, c'est autre chose. Le chômage, c'est très spécifique, très restreint en termes de définition. Il y a beaucoup de gens qui, soit ils ont abandonné à chercher parce qu'ils sont découragés, soit ils ont d'autres contraintes, notamment contraintes de s'occuper des membres de la famille qui les empêchent à intégrer le marché du travail,
mais qui théoriquement sont disponibles à travailler. Notamment, on voit que dans beaucoup de pays, c'est l'inactivité des femmes qui fait que ces pays-là souffrent pas seulement d'une faible performance du marché du travail, mais aussi une faible performance économique. On a calculé, notamment dans certains pays en Asie du Sud et dans les pays arabes, que si ces pays-là pouvaient augmenter leur travail féminin au même niveau que la moyenne mondiale, ils bénéficieraient énormément
d'une accélération de leur croissance économique et donc de leur niveau de vie. Je pense qu'il faut vraiment mettre le point sur le fait qu'il y a énormément de personnes, notamment des femmes, qui font face à des barrières à la participation à l'emploi, qui fait que ces pays-là souffrent d'un manque de développement à cause de ces barrières-là. Ce chiffre nous permet d'analyser plus en détail. Ce n'est pas seulement le chiffre du chômage, mais quel est exactement ce qui se passe au niveau du marché de l'emploi? Tout à fait.
Nous parlions avant des grands bouleversements, donc on parlait de la géopolitique. Il y a également les grands bouleversements dans les secteurs verts et numériques et qui, pour l'instant, surtout en ce qui concerne le numérique, semblent ajouter un petit peu de cette incertitude dont nous parlions, notamment vis-à-vis de l'intelligence artificielle. Pourtant, vous êtes quand même relativement optimiste sur les possibilités de ces grands bouleversements. Effectivement, le potentiel est là que ces changements, notamment de la transition verte, peut contribuer à créer de l'emploi. Pour l'instant, malheureusement, c'est très limité
à un certain nombre de pays qui ont massivement investi avec une politique industrielle pour développer ces secteurs-là. C'est notamment la Chine qui est en train de s'électrifier de manière rapidement et dans certains autres pays. Ce qui est intéressant, encore une fois, c'est que c'est un potentiel pour certains pays de se libérer de leur dépendance du pétrole. Ce n'est pas seulement une question écologique, c'est aussi une question économique de pouvoir- -de changer complètement la donne au niveau international.
-changer la donne et de compter sur ses propres moyens pour développer le pays. On voit dans beaucoup de pays africains, justement, il y a une tentative de développer leur pays avec l'électrification qui fait qu'on ne se déconnecte pas seulement du cours du pétrole, mais aussi on réussit à créer des emplois sur place. C'est potentiellement, à notre avis, il n'est pas encore complètement exploité. Nous parlions au début de ce podcast de Davos,
est-ce que la coopération internationale sur l'emploi est-elle suffisante? Par exemple, quelles actions concrètes, si vous pouviez parler aux grands dirigeants qui vont donc se réunir à Davos, pour améliorer les perspectives d'emploi en 2025, notamment face aux défis dont on parlait de l'intelligence artificielle ou du changement climatique ou des tensions géopolitiques? Est-ce que ces questions de l'emploi sont parfois suffisamment abordées? Non, absolument pas. [rire] Je pense qu'en ce moment, quand on voit les discussions,
les débats notamment économiques sur les propositions de certaines administrations, c'est plutôt inquiétant. On voit quand même qu'il y a des-- -C'est moi d'abord et les autres après. -Exactement. Des barrières qui sont en train de monter et qui font que cette incertitude va encore augmenter cette année et va en plus réduire l'activité économique. Je pense qu'au-delà de ça, il y a un domaine que nous abordons dans ce rapport aussi qui est lié
à la pénurie de main-d'œuvre dans les pays avancés, qui pourrait théoriquement être comblé avec des personnes venant des pays du sud, des pays en voie de développement qui ont la capacité de contribuer à combler cette pénurie. Ça, il y a une action politique qui est certainement demandée. Tout le débat sur l'immigration. Absolument. Aujourd'hui, on voit que certains pays qui ont pris de l'avance dans ce domaine-là, mais les chiffres ne sont pas suffisants et il y a un potentiel énorme.
Pas seulement pour combler la pénurie dans les pays avancés, mais aussi pour faire bénéficier des pays qui envoient des migrants d'une meilleure qualification de la main-d'œuvre et de la contrepartie qui est les remises, c'est-à-dire les flux financiers qui sont envoyés par les immigrants-- Qu'ils envoient dans leur pays d'origine. Exactement. Je pense que ça, c'est vraiment un thème qu'on devrait aborder de manière beaucoup plus active, parce que ça permet aussi bien aux pays recevants qu'aux pays-
Pays qui envoient les migrants. -de bénéficier d'une meilleure collaboration. Si on devait résumer un petit peu les perspectives pour 2025, quels mots devait-on retenir? Stabilité? Incertitude? Plutôt incertitude? -Plutôt incertitude. Il y a une stabilité, certes, mais qui fait qu'aujourd'hui, on ne bénéficie pas d'une reprise d'emploi, notamment dans les pays qui en ont besoin le plus. Merci beaucoup. Aujourd'hui, nous avons parlé des perspectives 2025 sur le marché de l'emploi avec Ekkehard Ernst,
qui est responsable de l'unité macroéconomique au sein du département de recherche ici, à l'OIT. C'est la fin de notre podcast. Dans les semaines à venir, nous continuerons à parler des changements qui bouleversent le monde du travail. [musique] Je vous rappelle que vous pouvez nous suivre sur les réseaux sociaux, sur LinkedIn, sur YouTube, sur Instagram, sur X sous le nom de OITInfo et maintenant sur Bluesky et sur Threads sous le nom de ILO. Pour l'instant, c'est au revoir et à très bientôt pour un autre épisode de notre podcast sur l'avenir du travail.


